Métaux rares : la Chine incontournable

Insidieusement, mais sans jamais changer de stratégie, la Chine s’est progressivement imposée, comme le principal fournisseur de métaux rares de la planète. Ceux dont on a besoin pour fabriquer des ordinateurs, des écrans, des processeurs et autres smartphones. On a connu le choc pétrolier en 1973. Il y aura bientôt celui des métaux rares, leur pénurie ayant été savamment préparée et entretenue par l’empire du Milieu. Le choc ne sera pas de même ampleur, mais il serait irresponsable, comme l’ont fait les politiques, de le sous-estimer.

Il y au moins deux affirmations courantes qui sont fausses : celle qui consiste à penser que la migration vers les énergies propres se fera sans incidences négatives sur l’environnement et celle qui nous fait croire que, plus jamais, nous ne dépendrons d’un pouvoir économique ou politique d’un unique pays, qui serait décidé à en tirer le meilleur parti.

Ce que nous avons connu avec le pétrole va se reproduire avec les métaux rares, mais avec un risque supplémentaire, celui que la Chine ne partagera pas ses sources d’approvisionnements et que pour l’essentiel, il faudra se soumettre à ses conditions. Sans doute beaucoup plus drastiques que ce que l’on a connu avec l’OPEP, dont les membres ne se sont jamais entendus et entre lesquels les américains ont toujours su jouer un rôle de régulateur, qui arrangeait le reste de la planète.

C’est ce que nous explique Guillaume Pitron, dans un remarquable ouvrage : « La guerre des métaux rares », paru aux éditions « Les liens qui libèrent » en 2018, dont nous vous proposons ici quelques bonnes feuilles, en même temps que notre propre interprétation.

Rappelez-vous 1973

Les 16 et 17 octobre 1973, les pays membres de l’OPEP réunis au Koweït, décidaient d’un embargo sur les produits pétroliers et réduisaient artificiellement leur production pétrolière. Avec comme conséquence de faire passer le prix du baril de 3 à 30 $. Cinquante ans plus tard, nous sommes encore soumis aux turbulences de cette décision, mais avec une différence de taille par rapport à ce qui nous attend avec les métaux, dans la mesure où les producteurs arabes n’ont effectivement jamais réussi à nous opposer un front uni.

Ce qui va se produire, avec la restriction organisée autour de l’approvisionnement des métaux rares, sera d’une ampleur proche, car ces métaux ne concernent pas seulement l’électronique et l’informatique, mais aussi la transition énergétique vers le tout électrique, dont ils constituent les ingrédients de base.

En gros, c’est de notre avenir numérique et environnemental dont il est question, impossible à imaginer sans ces fameuses ressources, qui comme le pétrole présentent l’inconvénient de ne pas être faciles à extraire, voire sont susceptibles de provoquer des dégâts écologiques plus importants sur la planète, que la production pétrolière.

Parmi les 118 éléments que l’on trouve dans la nature, une trentaine sont essentiels à la fabrication des équipements numériques et à la transition écologique. Ils ne représentent pas une production gigantesque, de l’ordre de 130 000 tonnes dans le monde, soit 15 000 fois moins que les 2 milliards de tonnes du fer, mais vont constituer le prétexte à une nouvelle guerre économique, qui opposera la Chine aux autres grands pays industrialisés. Ils sont aussi beaucoup plus chers, 1 kg de Gallium coûtant par exemple 150 $, soit 9 000 fois plus qu’un kg de fer.

 

La définition des métaux rares

C’est là où on se dit qu’on aurait mieux fait de ne pas dormir pendant les cours de chimie, quand nos professeurs nous expliquaient ce qu’était le tableau de Mendéléiev, dit de classification périodique des éléments. 118 éléments paraît-il, parmi lesquels des noms imprononçables, des terres rares, des lantanides, des noms en « um », qui ont largement contribué à notre assoupissement au fond de la classe, près du radiateur.

En fait, il n’y a pas de définition « officielle » de ce qu’est un métal rare. Son appellation peut être liée à sa rareté, aux difficultés de production (un métal rare peut être abondant mais difficile à extraire), à son coût, mais aussi à la localisation géographique des gisements, qui ne sont pas situés devant la Maison Blanche à Washington ni sur la place de la Concorde à Paris.

La Commission Européenne, qui a bien compris les dangers de la dépendance vis-à-vis de la Chine, a dressé une liste de 27 métaux rares, qui tous ne présentent pas le même intérêt stratégique, mais dont l’absence pourrait nous réserver quelques surprises :

  • Antimoine, Indium, Béryllium, Magnésium, Cobalt, Niobium, Fluor, Germanium, Tantale, Graphite, Tungstène, Gallium 
  • Les Platinoïdes : Ruthénium, Rhodium, Palladium, Osmium, Iridium, Platine, Rhénium
  • Les terres rares : Scandium, Yttrium et les quatorze lanthanides stables : Lanthane, Cerium, Praseodyme, Neodyme, Samarium, Europium, Gadolinium, Terbium, Dysprosium, Holmium, Erbium, Thulium, Ytterbium, et Lutetium

Dans le futur, certains de ces métaux et terres rares risquent d’être difficiles à trouver, surtout si ce sont les chinois qui en ont le monopole. D’autant que la demande va continuer à augmenter : doublée pour le Germanium en 2035, quadruplée pour le Tantale, multipliée par neuf pour le Scandium et multipliée par vingt-quatre pour le Cobalt.

Les métaux rares et par extension d’autres éléments plus ou moins abondants et difficiles à extraire, constituent une part importante des composants du smartphone d’Apple. Qu’il s’agisse de la batterie, de l’écran, de la coque et de l’électronique, ces métaux sont légion. La question est donc de savoir, si en cas de pénurie, les chimistes seraient prêts à proposer des solutions alternatives et moins dépendantes d’un cartel de fournisseurs, piloté par la Chine.

 

A quoi servent les métaux rares ?

La première question à laquelle il nous faut répondre, concerne évidemment l’usage que nous faisons de ces métaux, dans notre domaine, à savoir l’électronique, les équipements informatiques, les réseaux, etc. Sachant que le problème se pose avec encore plus d’ampleur pour la transition écologique : énergies propres, véhicules électriques, etc, pour lesquels le prix à pays en déchets non recyclables et en agressions de la planète terre, sont encore plus considérables.

Pour ce qui est du TI, depuis 1970, date qui a marqué l’envol de l’exploitation des métaux rares, il n’y a guère de technologie dans notre sphère, qui ne soit pas concernée. Il est d’ailleurs impossible d’énumérer tous les cas d’usage, tant ils sont nombreux, qui dépasseraient de beaucoup la portée de notre dossier. Aussi, allons-nous nous contenter de l’essentiel, histoire de se faire une idée des enjeux.

Selon Guillaume Pitron, la fabrication des ordinateurs et des téléphones engloutit 19 % de la production du Palladium et 23 % de celle du Cobalt, deux exemples d’usage des métaux rares, parmi d’autres.

Si, comme l’a fait « Compound Interest », nous prenons l’exemple d’un iPhone, celui-ci a besoin d’une quarantaine de ces métaux dans son processus de fabrication, le « pire » étant que le smartphone ainsi produit ne représente pourtant que 2 % des déchets, le reste étant disséminé tout au long du processus.

Autre chiffre « terrifiant » : la « seule fabrication d’une puce de deux grammes implique le rejet de deux kilogrammes de matériaux » (« La face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies », éditeur l’Echappée).

Certes indispensables, ces métaux sont donc aussi intégrés à des processus industriels sensiblement plus dévastateurs que l’extraction des énergies fossiles, ce que les écologistes oublient de signaler…

Cette carte se passe de commentaires. Elle est suffisamment explicite et montre que la Chine est devenue le premier producteur des principaux métaux rares, une position qu’elle ne partage qu’avec quelques « seconds couteaux », le Congo, le Rwanda, l’Afrique du Sud, voire le Brésil. Les Etats-Unis, hors Béryllium et l’Europe, ont totalement disparu, laissant le « plaisir » aux chinois de polluer leur pays, sans possibilité de retour.

 

Où se situent les gisements ?

Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, les mines de métaux rares ne se trouvent pas toutes en Chine, bien que Guillaume Pitron évoque le chiffre de 11 000 mines réparties sur son territoire.

En fait, il existe de nombreuses et fabuleuses mines ailleurs dans le monde : en Argentine, en Russie, en Europe, aux Etats-Unis, en France… mais ces mines sont peu ou mal exploitées, pour des questions de protection environnementale.

Dans les années 80, les chinois disposaient eux-aussi de nombreuses mines de métaux rares, mais comme ils ne maîtrisaient pas les processus de fabrication, plutôt américains et français, ces mines étaient très peu utilisées, dans un marché, il est vrai, encore balbutiant.

Tout a changé avec l’émergence des besoins numériques et ceux de la transition écologique, la Chine se rendant compte, sous l’impulsion de son premier ministre de l’époque, Deng Xiaoping, formé aux fonderies du Creusot en France et maîtrisant donc bien les techniques sidérurgiques, qu’elle était assise sur un « tas d’or » et qu’une fantastique opportunité s’ouvrait devant elle, de damer le pion aux grandes puissances et de s’imposer sur ce marché naissant.

On peut d’ailleurs imaginer que si Deng Xiaoping n’avait pas bénéficié de cette formation de sidérurgiste, la face du monde, celle des métaux en tout cas, n’aurait pas été celle que nous connaissons aujourd’hui.

A partir de là, les chinois se sont mis à multiplier les ouvertures de mines et les acquisition d’entreprises, pour conforter sa position et ont même lancé un corridor d’approvisionnement avec l’Afrique, de manière à devenir incontournable.

Le moins que l’on puisse dire est qu’elle a réussi. Elle est bien devenue le premier pourvoyeur de la planète, en même temps qu’une poubelle écologique. Un succès total sur les deux tableaux.

 

La production des métaux rares

L’une des caractéristiques des métaux rares est qu’en général ils n’apparaissent pas en tant que tels dans la nature, mais sont associés à d’autres métaux, qui en constituent une sorte de gangue et dont il faut les séparer. C’est le cas, par exemple, du Gallium qui est un sous-produit de l’Aluminium ou de l’Indium et du Germanium, qui sont associés au Cuivre.

Avant les années 70, les chimistes américains et européens maîtrisaient parfaitement les processus de fabrication. Ils avaient résolu depuis des lustres les pièges de l’extraction des minerais enfouis dans les roches et savaient comment s’y prendre ensuite, pour séparer les métaux rares de ceux qui ne l’étaient pas. A l’époque, les mouvement écologistes et ONG n’avaient pas l’ampleur qu’ils ont maintenant et les grands chimistes pouvaient travailler en toute tranquillité. D’autant que la demande était marginale.

Aujourd’hui, il n’en est plus de même. Et ce sont justement les ONG qui ont mis en évidence les conséquences dramatiques qu’ont les techniques de « raffinage » sur l’environnement, une succession d’opérations dont la finalité est d’obtenir des concentrés de terres rares (entre autres) à près de 100 %.

Le processus de purification d’une tonne de terres rares requiert par exemple au moins 200 m3 d’eau, qui au passage, selon Trending Tech, se chargent d’acides et de métaux lourds, nécessaires au cycle de séparation. Des eaux qui normalement doivent transiter par des stations de raffinage avant d’être déversées dans les fleuves, les sols et les nappes phréatiques. Ce que n’ont pas fait les chinois, obnubilés par leur obsession de maîtriser la production et leur ambition de devenir le n°1.

Les chinois dans leur course folle pour rattraper les niveaux technologiques des autres grandes puissances, ont totalement « oublié » les conséquences dramatiques qu’a la fabrication des métaux rares, sur l’environnement. Ce qui ne les empêche pas -on n’est plus à une contradiction près- de se lancer dans de grands projets écologiques et d’investir lourdement dans l’économie verte.

 

Le dumping chinois

L’arme fatale utilisée par les chinois pour s’imposer, porte un nom, « dumping ». Autrement-dit vendre aux prix les plus bas possibles, pour « casser » la concurrence, quitte à faire quelques pertes au passage…

Partant de quasiment « zéro », les chinois ont réussi à surmonter leurs handicaps et sont parvenus à réduire le prix moyen d’une terre rare à 2,8 $ le kilo (en 2002), là où les américains, pourtant dotés de l’une des plus grandes mines du monde, à Mountain Pass et familiers des processus de fabrication qu’ils avaient eux-mêmes créés, se positionnaient au double de ce prix.

Résultats, la mine de Mountain Pass a définitivement fermé en 2002 et les américains ont rejoint le peloton de plus en plus dense des assujettis aux volontés chinoises…

Explication : pour arriver à de tels prix, la Chine n’a pas intégré les dégâts écologiques, trop lourds à supporter et somme toute, considérés comme hors de l’épure…

 

L’échec du recyclage

Ce sont les japonais qui les premiers se sont intéressés au recyclage des métaux. Ils récupèrent chaque année 650 000 tonnes de petite électronique, qui après recyclage retournent dans les circuits de production. Mais pour ce qui concerne les métaux rares l’opération est plus délicate et dépend des éléments à traiter. Pour certains métaux, le pourcentage de récupération peut être élevé, comme pour le Cobalt (jusqu’à 50 %), mais pour d’autres, il peut être très faible, inférieur à 1 % pour l’Indium, le Gadolinium, le Lantane, le Lithium ou le Terbium. De sorte que la grande majorité des métaux présents dans les décharges électroniques ne sont pas récupérés.

L’explication vient de la difficulté qu’il y a de séparer des métaux rares des autres éléments auxquels ils sont associés, car c’est souvent sous la forme d’alliages qu’ils apparaissent dans les produits finis, ceux que l’on retrouve ensuite sous forme de déchets.

Déchets qui posent d’ailleurs un autre problème, lui-aussi significatif de l’hypocrisie des grands pays industriels, dont la Chine a finalement pu profiter.

Car, normalement, depuis la convention de Bâle de 1989, les pays producteurs d’équipements dans lesquels sont intégrés des métaux rares, se doivent de traiter les déchets dans les pays où ils sont générés. Les Etats-Unis n’ont pas ratifié cette convention et 80 % de leurs déchets électroniques, selon Loren Roman, sont expédiés et recyclés… en Chine. Pratique également adoptée par le Japon.

De sorte qu’aujourd’hui, après les mines, c’est un pan entier de l’industrie des métaux rares qui est tombé dans le périmètre des chinois, ceux-ci ayant, entre temps, effectué des progrès significatifs, bien qu’encore insuffisants, dans le processus de recyclage.

 

La maîtrise des technologies « aval »

Après s’être rendue maître des mines, du recyclage lorsqu’il se justifiait et du process de fabrication, il ne restait plus à la Chine que d’investir les phases aval d’usage des métaux rares, pour dominer totalement le domaine.

Elle l’a fait en deux étapes : d’abord en améliorant les processus tels que mis en œuvre chez les chimistes concurrents et en créant des « ventures » avec les plus pertinents, mais surtout en transformant totalement la filière, grâce à plus d’un million de brevets déposés dans le monde.

Résultat, la Chine est aujourd’hui le premier fabricant mondial d’équipements photovoltaïques, la première puissance hydroélectrique, le premier investisseur dans l’éolien et le premier marché pour les véhicules électriques.

Mission accomplie.

 

Il ne reste plus qu’à organiser l’embargo

Fort de sa présence sur l’ensemble de la filière des métaux rares, la tentation est devenue forte pour les chinois de prendre leur revanche et d’organiser la pénurie de ces matières pourtant indispensables.

C’est ce qu’ils ont fait en réduisant fortement leur production, passée de 65 000 tonnes sous l’ère Deng Xiaoping à 30 000 tonnes en 2010, puis en décrétant ouvertement l’embargo.

Les puissances occidentales ont eu beau se plaindre auprès de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), rien n’y a fait et si les chinois ont finalement adouci leur attitude, c’est uniquement parce qu’ils se sont rendus compte qu’ils se pénalisaient eux-mêmes, la guerre ainsi déclenchée ayant des conséquences très fâcheuses sur leur propre capacité à acquérir des biens de technologies avancées, japonaises, américaines et européennes.

L’avenir

Il y a deux manières de le percevoir.

Soit les pays industrialisés s’inclinent devant les dictats chinois et il faut alors s’attendre à une envolée des prix de ventes, soit ils décident de mettre en œuvre des programmes de recherche, pour trouver des alternatives au processus actuel de production des métaux rares.

Sachant qu’il est peu probable qu’ils reviennent à la situation antérieure et reprennent en charge la fabrication des métaux, compte tenu de ce que les conséquences environnementales sont telles, qu’aucun gouvernement ne se risquerait à le faire.

Il y aura une période transitoire, très hypocrite, pendant laquelle les grands pays industrialisés vont se répandre en gémissements indignés et en affirmations outrées, pour témoigner de ce qu’ils ne cautionnent pas l’attitude « abjecte » des chinois. Mais cela ne les empêchera pas dans le secret des cabinets ministériels, de se féliciter de cette situation, qui les arrange et de repousser très loin les drames des « métaux rares ».

Faites un essai. Demandez à un politique, si vous en trouvez un, ce qu’évoque pour lui le mot « Baogang ».

Dans la moitié des cas il vous répondra que c’est une organisation mafieuse japonaise et pour les autres, une espèce rare, mais africaine quand même, du Baobab.

Ne perdez pas trop de temps à lui expliquer que c’est la plus grande mine d’extraction des métaux rares au monde, qui se trouve en Chine. Ca ne servirait à rien, il ne sait de toute façon pas ce qu’est un métal rare.