Intelligence Artificielle : l’UE dans les nuages
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Intelligence Artificielle : l’UE dans les nuages

L’Union Européenne nous étonnera toujours. Après l’usine à gaz du RGPD et l’affirmation de l’ineffable commissaire Viviane Reding, qui estimait que tout citoyen européen avait droit à l’effacement de ses données sur Internet, revoilà l’UE avec un texte moralisateur et inquisiteur sur ce que doit être l’Intelligence Artificielle.

Personne ne nie les bonnes intentions de l’UE quant à la protection de ses citoyens, quelle que soit la menace : données personnelles, incognito sur Internet, non-discrimination, etc. Mais c’est quand même à se demander si les « chers » commissaires (dans tous les sens du terme) ont bien les pieds sur terre et savent ce qu’est le numérique et Internet.

Il y a quelques jours, elle a publié l’un de ces rapports dont elle a le secret, sur les « étapes essentielles » que les concepteurs doivent respecter en matière d’Intelligence Artificielle. Document qui fait suite à un premier jet publié en décembre 2018 et amendé depuis grâce aux 500 commentaires que la commission a reçu en retour.

Le document de l’UE porte sur sept principes, un monument du genre, qui enfonce des portes ouvertes et se situe totalement à côté des vrais problèmes de l’IA. Un dossier qui aura cependant monopolisé un escadron de fonctionnaires européens, rémunérés 30 000 € par mois (45 000 $ canadiens), ce qui peut être considéré comme cher pour produire un rapport inutile.

 

L’art d’enfoncer les portes ouvertes

L’UE s’insurge évidemment contre les atteintes à la vie privée. Dans la suite logique de RGPD, le Règlement Général de Protection des Données, elle estime que tout citoyen devrait avoir les moyens de contrôler les données qui le concernent et s’assurer qu’elles ne sont pas exploitées à des fins discriminatoires ou pour lui nuire.

On ne peut qu’être d’accord sur le principe. Sauf qu’il est quasiment impossible à mettre en œuvre au niveau du citoyen. Et qu’il ne faut pas confondre les entreprises sur lesquelles on peut effectuer des contrôles et infliger d’éventuelles sanctions, avec le citoyen isolé, qui n’est pas nécessairement un as de l’informatique.

L’UE est d’ailleurs la dernière à savoir ce que les brokers de données font de leurs propres données. D’autant qu’elle n’a pas de véritables moyens, elle non plus, pour exercer des pressions, sur des officines qui, peut-être, se trouvent au bout du monde.

Belle intention, donc, mais à mille lieux de ce que l’on peut attend concrètement de l’UE.

Autre « chef d’œuvre », le respect que doivent pratiquer les systèmes d’IA vis-à-vis des personnes privées, les algorithmes devant être sûrs, fiables et robustes pour traiter les erreurs et les incohérences, tout au long du cycle de vie des données.

Il faudrait expliquer à l’UE que la bataille du « brokerage » des données est déjà perdue et que l’IA prend exactement le même chemin, avec des pans entiers d’activité qui échappent à son contrôle. Personne ne se pose véritablement de question aujourd’hui sur les recommandations qui nous sont suggérées par les sites de commerce, voire par nos assistants personnels, dont on peut se dire qu’ils sont bigrement indiscrets et semblent en savoir plus sur nous, que nous-mêmes.

Derrière eux, il y a évidemment des algorithmes et la question n’est déjà plus de savoir s’ils ont le droit ou non de fonctionner comme ils le font, mais s’ils sont susceptibles de nous remplacer, non pas sur ce que nous faisons mieux qu’eux : le cognitif, le libre arbitre et la prise de conscience, mais sur tout ce qui est répétitif, modélisable et qui a recours à des volumes importants de données.

Le vrai problème est là et il y a déjà en Californie des adorateurs du dieu « Data », leur religion étant comme il se doit, le « dataïsme »…

La position de l’UE a un siècle de retard.

Pour ce qui est de la transparence, les systèmes d’IA se doivent de garantir la traçabilité des opérations. Ce qui implique, si on comprend bien les têtes pensantes de Bruxelles, que c’est dès la conception des algorithmes d’IA que l’on doit prendre en compte cette obligation. Qui rejoint d’ailleurs un article équivalent du RGPD.

Parmi les outils de BI teintés d’IA, de Machine Learning ou d’apprentissage profond, il doit bien y avoir 0,01 % des outils qui sont conformes à cette recommandation. On comprend Bruxelles de ne pas être satisfait…

Mais croyez-vous vraiment qu’il soit de l’intérêt des éditeurs d’être aussi transparents. Et les commissaires européens sont-ils assez naïfs pour croire que les logiciels seront désormais « free of backdoors ». Nous espérons que non, car la bataille de l’IA va justement se jouer sur la pertinence des algorithmes et on voit mal les éditeurs publier les internes de leurs systèmes, pour faire plaisir à quelques fonctionnaires déconnectés…

A vrai dire, autant de naïveté devient irritante.

Mais ce n’est pas tout.

 

Les recommandations de l’UE tiennent en sept points, avec lesquels on ne peut qu’être d’accord. De belles idées bien dans la tradition humanitaire des états membres, mais totalement déconnectées de la réalité industrielle et socio-économique de l’IA.

 

Le bien-être social

Toujours selon l’UE, les algorithmes d’IA doivent être employés en priorité pour favoriser les changements sociaux positifs, renforcer la durabilité et la responsabilité écologique.

Déjà on aimerait savoir ce qu’est un changement positif social. De meilleurs salaires, une durée de travail réduite, on ne sait pas. La seule chose qui semble claire pourtant, c’est que l’IA et sa « filiale » robotique, auront des conséquences très importantes sur le monde du travail, en supprimant un grand nombre de métiers manufacturiers et de service de « bas de gamme » (sans connotation péjorative), tout en en « fabriquant » de nombreux autres, la balance devant être positive, grâce justement à l’IA. C’est cette péréquation qui angoisse les européens, pas le reste…

Quant à renforcer la durabilité, le terme semble suffisamment flou pour que l’on ne s’éternise pas dessus, de même que la responsabilité écologique, dont tout le monde se moque, y compris à la Commission Européenne.

Dans la même eau, l’UE recommande de mettre en place des mécanismes pour garantir la responsabilité et l’obligation de rendre compte sur les effets des algorithmes d’IA.

Voilà encore une magnifique quête de l’illusion.

Comment voulez-vous anticiper dès la conception sur les effets de bord des algorithmes d’IA, alors qu’on ne connaît pas les contextes dans lesquels ils vont évoluer. On peut certes prédire ce pourquoi ils auront été conçus, mais quid des faiblesses de sécurité, quid des changements socio-économiques qu’ils peuvent engendrer.

Nous ne pourrons, par contre, qu’applaudir à la nécessité d’imaginer des systèmes d’IA accessibles par tout le monde et plus précisément par ceux qui ne bénéficient pas de toutes leurs capacités physiques. Mais c’est là un souhait qui concerne toutes les interfaces et pas seulement celles de l’IA.

 

Il y a plus urgent

Sur le fond, le document de l’UE n’est évidemment pas contestable, pas plus que l’on s’insurgera si le corps médical affirme haut et fort qu’il mettra tout en œuvre pour éradiquer la maladie. Le problème n’est pas là.

La réalité de la Commission est qu’elle est totalement décalée par rapport à la réalité :

·         L’arsenal règlementaire des états (et pas seulement ceux de l’UE) est largement dépassé par les percées de l’IA, avec les biochips, la fin de la vie privée, le commerce mondial de nos données personnelles, etc. L’UE en est encore à légiférer au XX ième siècle, alors que l’IA, s’est projetée dans le XXI ème.

·         L’Europe, bien que disposant d’atouts extraordinaires en termes de compétences et de formation et pouvant s’appuyer sur un marché potentiel de 500 millions d’âmes, est pillée par les Etats-Unis, qui ont pris avec la Chine, plus autonome, le leadership du domaine. Une vieille histoire qui se répète…

Tout le monde est d’accord pour dire que l’IA et les techniques qui lui sont associées, ML, deep learning, réseaux neuronaux, etc, vont prendre une très grande importance dans les rouages économiques de demain. Et pas seulement en termes d’emplois.

Mais le moins que l’on puisse dire est que les grosses têtes de l’UE n’ont pas tout à fait compris ce pourquoi ils ont été mis à Bruxelles. Il est vrai qu’ils n’ont pas été élus.

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