After Hours

Dahl et Nygaard, les pionniers de l’objet

Le 04-03-2026
Chapitre Personnages

La programmation objet, née dans les années 60, mettra plus de 20 ans avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Le langage Simula, proposé à cette époque par deux norvégiens, Ole-Johan Dahl et Kristen Nigaard, est avec Lisp, l’une de ses racines fondamentales. La plupart des grands principes de l’objet ont été décrits à cette occasion.

Kristen Nygaard et Ole-Johan Dahl sont considérés comme les inventeurs de la programmation objet, car avant eux, il n’y avait pratiquement rien dans ce domaine et les filiations de Simula, le premier langage objet proposé par nos duettistes, se réfèrent à Lisp et à Algol 60, qui jusqu’à preuve du contraire ne se réclament pas de l’objet. Encore que les puristes ne manqueront pas de rétorquer qu’il y avait dans Algol 60 une notion de blocs, que l’on peut considérer comme participant à la phraséologie objet et au concept de classe. De très loin, il est vrai… Pour ce qui nous concerne, nous préférons celle de programmation structurée, mais bon…

C’est au "Centre Informatique Norvégien" que Dahl et Nygaard ont imaginé les concepts d’objet avec Simula 1, puis avec Simula 7, sur une période qui s’est étendue de 1961 à 1968.
Ole-Johan Dahl est considéré comme le plus grand informaticien de l’histoire norvégienne. Façonné aux mathématiques à l’Université d’Oslo, il en a été ensuite un enseignant réputé. Et comme tout universitaire, il a beaucoup publié, sa participation au livre "Structured Programming" en 1972 avec Tony Hoare et Edsger Disjkstra, étant considérée comme la plus importante.

De par sa formation, Ole Dahl a eu une approche très mathématique (formelle) du sujet, complémentaire de celle de son cocréateur, Kristen Nigaard.

Celui-ci est un personnage très curieux dans ce monde très particulier des concepteurs de langages. Il a été, au moins dans la première partie de sa carrière professionnelle, un scientifique de haute volée dont la thèse a porté sur les "aspects théoriques des méthodes de Monte-Carlo", un sujet qui, il est vrai, ne laissait pas présager qu’il participerait plus tard à l’élaboration du premier langage Orienté Objet de l’histoire.

A vrai dire, Nygaard restera aussi dans les mémoires pour deux autres motifs. Il sera d’abord et pendant de longues années un spécialiste de l’optimisation, rebaptisée recherche opérationnelle, pour laquelle il sera un évangéliste infatigable, mais aussi et on allait dire surtout, un homme politique viscéralement opposé à l’entrée de son pays dans l’Europe de Maastricht. Ce que l’on peut expliquer, bien que l’intéressé s’en soit toujours défendu, par le fait que la Norvège était un petit pays de moins de 6 millions d’habitants, assis sur un tas d’or, le pétrole de la mer du Nord, que Nygaard voyait mal se faire phagocyter par les instances européennes. Enfin, c’est ce qui se disait…

Pour ce qui est de Simula, qui a été quand même été la grande affaire de nos deux informaticiens, futurs prix Turing en 2001, on remarquera qu’ils n’ont pas manqué d’idées, qui toutes seront ensuite reprises par les autres langages, avec des variantes, comme Smalltalk et C++.

En vrac, ils ont imaginé le concept de classes, instanciables en objets par le mot clé "new", la référence courante par le "This", la reconnaissance de type à l’exécution (codage dynamique par opposition à statique), l’héritage simple, des restrictions d’accès pour protéger des données et contenus (l’encapsulation), etc.

Il y avait à peu près tout ce qu’il fallait dans Simula, même s’il faut le rappeler, la motivation première du langage était de formuler par codage la simulation de phénomènes discrets, d’où son nom, mais pas d’imaginer un cadre formel de programmation généraliste.

Incontestablement, Dahl et Nygaard méritent notre respect. Car ce que l’histoire ne dit pas c’est qu’ils ont créé sans le vouloir un véritable engouement pour la conception formelle dans les pays d’Europe du Nord, dont les danois Bjarne Stroustrup en 1983 avec C++ et Anders Hejlsberg avec C# en 2000, seront deux représentants parmi les plus fameux.

Dahl et Nygaard nous ont quitté en 2002 et la coïncidence voudra qu’ils le fassent à quelques jours d’intervalles, entre février et juin 2002. Sans doute voulaient-ils reconstituer l’équipe qui avait si bien fonctionné, dans l’au-delà cette fois, où il se dit que l’on manque de bras et de pointures de haut niveau.